lundi 14 février 2011

Carte Postale : Antiquité mais d'Actualité

Source: Forum Culturel, Dim 13 février 2011, 16h 02min 13s
Par Ray Killick, 13 février 2011
RayHammertonKillick-conscience@yahoo.com


Ne possédant ni la bravoure ni le génie intellectuel, militaire et stratégique de son père adoptif Jules César, Gaius Octavianus, assoiffé de pouvoir allait terrasser ses adversaires politiques, ses ennemis, ses amis et certains membres de sa famille pour parvenir à ses fins. Il exécute avec Marcus Antonius les proscriptions romaines qui visent à déposséder certains patriciens romains ciblés, parmi eux les "césaricides", les partisans impénitents de la république romaine et les éliminer physiquement. S'il n'a pas la bravoure, il va se l'inculquer. S'il n'a pas l'expérience militaire pour le bellum gerere (conduire la guerre), il va se l'enseigner et s'entourer d'amis fidèles tels que l'indispensable Agrippa avec lequel il défait plus tard Marcus Antonius et Cleopâtre à la bataille d'Actium. Il devient après Princeps ou premier citoyen de l'Empire romain, Imperator Caesar Augustus Pontifex Maximus. Cependant, il faut donner à César ce qui est à César. Il possède en effet la patience et le génie de l'organisation de l'Empire qui faisaient défaut à son père Jules César. De plus, il combat systématiquement la corruption à Rome et les provinces romaines et mène une vie humble et sobre. Il meurt Imperator Divi Filius Caesar Augustus, le 19 août 14 ap. J-C. Son régime allait durer environ 15 siècles, et Caesar Augustus allait devenir après lui un titre; Kaiser en Allemagne; Tsar en Russie, etc. L'histoire retient que le père de la civilisation occidentale est l'un des rares leaders de l'humanité à s'enseigner la grandeur, l'intégrité, les valeurs universelles et utiliser le pouvoir à bon escient et plus prudemment et parcimonieusement avec le temps. Il aura grandi au pouvoir ou en dépit du pouvoir. C'est dire qu'il a prouvé l'exception que le pouvoir ne doit pas forcément corrompre sur le long terme.

Il dira avant de mourir: "J'ai trouvé une Rome de briques, je vous la laisse en marbre." Toutefois, sa meilleure épitaphe et son monument demeurent l'organisation de l'Empire (pour nous l'État) que perfectionnera plus tard la civilisation occidentale dont il aura édifié les fondations. Et ses derniers mots auraient été : "Si j'ai bien joué mon rôle, applaudissez-moi maintenant avant mon départ de la scène." Pour l'Imperator, la vie est une mise en scène. On lutte pour le rôle qu'on veut jouer. Si l'on parvient à l'obtenir, il faut le jouer pour donner un plein sens à l'existence. Il est difficile, si l'on veut être raisonnable, de lui trouver des égaux tant son impact sur la civilisation, pour le meilleur ou pour le pire, a été déterminant.

UNE AUGUSTE LEÇON

Il ne s'agit pas ici de glorifier qui que ce soit, mais de tirer plutôt la leçon que l'exercice du pouvoir qui a produit tant d'aberrations à travers les âges doit être reconsidéré par les leaders présents et futurs à la lumière d'une partition exceptionnelle jouée il y a 2 mille ans environ à Rome. Il s'agissait alors de construire un empire sur du roc, mais dans la plupart de nos pays d'aujourd'hui la tâche est plutôt de refonder l'État et diriger l'état-nation à bon port. Comment se fait-il que les chefs d'État et de gouvernement des pays du Tiers Monde utilisent les mêmes modèles de leadership qui ont échoué systématiquement au lieu de choisir de grandir au pouvoir, de devenir meilleur comme Caesar Augustus, de poser comme lui pour la postérité ? Comment se fait-il que nos chefs d'État adoptent pour modèles des rats, des sauterelles, des pintades, des coqs, des vautours et des tigres au lieu de l'aigle des légions dont la vision stratégique et la puissance permettent d'accomplir de grandes choses avec les peuples ?

La vie de l'Imperator est une leçon de leadership et de mission politiques pour les leaders qui veulent apprendre et s'enseigner la grandeur. L'historien américain Joseph J. Ellis évoque la conduite d'Augustus au pouvoir dans Founding Fathers : "...Il existe seulement deux exemples dans toute l'histoire de la civilisation occidentale où l'élite politique d'un empire émergeant s'est comportée aussi bien que l'on pouvait raisonnablement l'espérer : le premier fut Rome sous Caesar Augustus, et le second, les États-Unis sous l'égide des pères-fondateurs." Ceux-ci ont posé délibérément pour la postérité en dépit d'être conscients de l'impact de leurs grands échecs sur son jugement (l'esclavage, la question indienne et les droits de la femme). Ils ont même tenté de parfaire l'acte, et dans certains cas, ont essayé de biffer les erreurs du passé. La postérité fut leur passion, leur obsession. Et si Thomas Jefferson couronne Tacitus "le plus grand écrivain du monde sans exception. Son oeuvre, un bouquet d'histoire et de moralité sans pareille...", n'est-ce pas là une indication que les pères-fondateurs se sont également abreuvés dans l'antiquité des grands maîtres, de Tacitus, de Cicéron, de Platon, d'Augustus, etc. ?

CONFESSION SINE QUA NON

La plus grande confession d'un leader est d'abord intime. Elle consiste à déterminer et à accepter ses limitations afin de les compenser. Or, c'est précisément cet exercice d'humilité le plus important que des leaders tels que Jean-Bertrand Aristide ont évité de s'imposer dès le départ qui fait qu'ils ont gaspillé un capital politique énorme. S'il y des leaders-nés, ils ne sont pas nombreux. Tout le monde a la capacité de développer des qualités de leadership. Voilà pourquoi, il est impératif de faire l'inventaire de ses qualités et de ses limitations en arrivant au timon des affaires. Inventaire sans quoi on ne peut effectivement diriger, car diriger est précisément savoir se munir des instruments de navigation sophistiqués pour conduire l'état-nation à bon port.

Aujourd'hui, Mme. Mirlande Hyppolite Manigat et M. Michel Martelly, candidats au second tour de la présidentielle de mars prochain, doivent commencer cet exercice, car rien dans leur passé n'indique qu'ils possèdent toutes les qualités requises en ce moment précis de l'histoire nationale pour le revirement positif exceptionnel tant souhaité par les vrais patriotes. Il faut beaucoup plus que des talents de professeur et de musicien pour encadrer la nation, refonder l'État, changer le comportement de l'état-nation et lancer le développement d'Haïti pour enfin contempler des "lendemains qui chantent".

Chaque candidat accuse des déficiences sévères, car ils ne sont jamais passés dans le moule qui façonne les leaders modernes. Compte tenu des circonstances exceptionnelles de dégradation nationale, Haïti requiert un leadership également exceptionnel et beaucoup plus clairvoyant et stratégique que celui qui dirige les premiers pays du monde.

DÉFICIENCES BILATÉRALES

Manigat possède l'avantage d'une grande culture, d'une maturité relative à discuter des grands dossiers tellement vitaux de la vie nationale, d'avoir dirigé ce qu'on peut considérer, dans un esprit de justice, comme le meilleur parti politique d'Haïti. De plus, son âge de trop mûre jeunesse n'est pas l'âge des poursuites et pratiques politiques éhontées et destructrices. C'est l'âge où l'on peut poser pour la postérité. C'est l'âge où l'on peut imposer le respect dans la conduite des affaires du pays. Cependant, elle n'a jamais occupé de fonctions dans le secteur public ou privé qui lui auraient permis d'exercer des responsabilités de leadership de plus en plus complexes qui requièrent et mettent également à l'épreuve la dextérité et la volonté politiques. C'est ici l'aspect qu'elle doit considérer pour améliorer son leadership. Pour ce faire, il faut s'entourer d'un Maecenas et d'un Aggripa, c'est-à-dire de conseillers d'une rare intelligence stratégique et émotionnelle, et, en même temps, savoir écarter de son entourage les sauterelles qui n'y sont que pour leurs intérêts personnels et savent masquer leurs vraies intentions avec des CVs ronflants.

Quand à Martelly, il a l'avantage d'être conscient de son ignorance en politique et d'être apparemment direct.

-- "Messieurs, m'bouké." déclare-t-il durant un débat présidentiel
-- "Ou bouké alos ke ou poco mim komanse..." rétorque rapidement un adversaire
-- "Non monchè, se avek nou mim, mim ke m'bouké an wi..."

Martelly n'a pas une formation qui lui permettra d'aborder les grands dossiers avec une relative indépendance d'esprit qui nourrit les grandes décisions de grand leadership. Un leadership qui sait écouter des points de vue opposés pour finalement décider dans l'intérêt stratégique défini. Loin de la considérer une faiblesse, Martelly devra s'atteler à se mettre au travail pour la compenser. S'il sait faire sa confession intime, ce sera le premier pas vers une "auguste" transition personnelle. Et s'il veut vraiment poser pour la postérité en tant que premier président de la nouvelle Haïti et ne pas contempler l'exil au terme de son mandat, il devra s'armer d'une volonté politique pour assainir son entourage, refonder l'État et apprendre à pratiquer la discipline d'exécution. Son exercice de formation personnelle sera beaucoup plus éreintant que pour Manigat, mais il a néamoins l'avantage d'être beaucoup plus jeune que sa rivale.

POSER POUR LA POSTÉRITÉ

La leçon d'une vie exceptionnelle de l'antiquité est toujours d'actualité. Caesar Augustus est l'exemple le plus spectaculaire de l'évolution continue mais dramatique et positive d'un leadership au pouvoir. La plus grande qualité de l'Imperator fut peut-être sa capacité de changer pour le meilleur. C'est ce qui lui a permis d'évoluer d'une figure obscure et criminelle à une figure "auguste" en son temps et depuis, dans la mémoire de l'humanité. N'allez pas frapper à la porte de François Duvalier ou de René Préval ou de Jean-Bertarnd Aristide, car ceux-ci sont désormais au musée d'histoire des reptiles où se côtoient Staline, Hitler, Hosni Moubarak, etc.

Toutefois, il est important de rappeler que l'Imperator Caesar Augustus avait 44 ans pour parfaire son acte au pouvoir et jeter les bases de la civilisation occidentale. Le prochain président d'Haïti n'aura que 5 ans pour commencer à refonder l'État et inculquer de nouvelles valeurs, conduites et croyances à l'administration publique et l'état-nation. Sa tâche est herculéenne. La seule récompense est le jugement de l'histoire pour une place de choix dans la postérité. Et la consolation au terme de son mandat : "Si j'ai bien joué mon rôle, applaudissez-moi maintenant avant mon départ de la scène."

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